L’artisan ou l’irréductible part de l’irrationnel

« Il faut reconnaître à la pratique une logique qui n’est pas celle de la logique pour éviter de lui demander plus de logique qu’elle n’en peut donner et de se condamner ainsi, soit à lui extorquer des incohérences, soit à lui imposer une cohérence forcée. »

Pierre Bourdieu
Le sens pratique

Quoi de plus naturel que de s’interroger sur l’essence même du métier ou plus justement de la catégorie de métier que l’on a choisi d’exercer plutôt qu’une autre. Le chemin avançant, revenir à l’origine, aux fondements, apparaît plus essentiel et cette volonté de s’interroger sur ce que l’on fait est quelque part aussi, sans doute, une manière de mieux cerner l’étrangeté de ce que l’on est. Je suis un artisan mais qu’est ce donc, qu’elle est la singularité de cette activité, en quoi se distingue t-elle des autres ? Le mot semble commun mais générique et par conséquent un peu obscur.

Le projet de ce court exposé n’ est rien d’autre en final que de proposer des pistes de définition au mot artisan, sans vouloir l’enfermer dans une détermination trop étroitement artificielle.

Au début était l’artiste
Aujourd’hui, d’un point de vue étroitement administratif, donc légal, l’artisan est le chef ou le gérant statutaire d’une entreprise immatriculée au répertoire des métiers qui justifie d’une certaine qualification professionnelle et prend part personnellement à l’exécution du travail (…). Le titre d’artisan ou de maître-artisan est conféré par la chambre des métiers sur décision d’une commission de qualification.

Le mot artisan est assez récent à l’échelle de l’humanité même s’il recouvre une réalité des plus anciennes. Il est employé dans le language courant qu’à partir du XIXème siècle. Auparavant, il regroupe les activités manuelles, autres que celles de l’agriculture. Il est alors probablement impossible de le dissocier de l’artiste. La racine étymologique latine des deux mots étant la même, ars (savoir-faire ou technique). Chez les grecs, le mot technè était utilisé pour désigner l’art et l’artisanat. Il définissait un mode de savoir et non un mode de fabrication. Le mot artisan est plus concrètement emprunté à la Renaissance, à l’italien artigiano. L’artisan est défini sous l’angle de celui qui met son art au service d’autrui. Au XVIème siècle s’établit une différence entre les arts dits « mécaniques » pratiqués par des gens de métiers et les arts dits « libéraux » exercés par les artistes proprement dits. A l’exception faîte, peut-être, des artisanats d’art où, la création esthétique est primordiale. A noter que la notion de métier exprime différemment un degré de maîtrise du fait de l’exercice d’une pratique et par, le plus souvent, la transmission d’un savoir-faire. Par la suite, artiste, est appliqué à ceux qui utilisent leur art pour le plaisir alors que l’artisan exerce un métier à des fins de commerce. Cela illustre la trop fâcheuse tendance de l’esprit humain à déterminer des catégories, à classifier de façon arbitraire des situations en réalité plus complexes, mais c’est une autre histoire.

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Le philosophe Alain discerne en quoi l’artiste diffère de l’artisan et l’artisan de l’industriel. « Toutefois que l’idée précède l’exécution , c’est l’industrie. Encore est-il vrai que l’œuvre souvent redresse l’idée, même dans l’industrie. L’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaie. En cela, il est artiste, mais par éclairs. L’artiste, lui, l’idée lui viendrait plutôt ensuite (un beau vers n’est pas d’abord en projet). Ainsi la règle du beau, n’apparaît que dans l’œuvre et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre œuvre. » Il arrive parfois cependant qu’un artiste à partir d’une œuvre, décline après coup une thématique de productions que l’on pourrait qualifié de variations par rapport à l’aboutissement premier. Alain souligne l’unicité de l’œuvre d’art. L’artisan, lui, dont la fonction est plus ancrée dans l’utilité serait d’avantage dans une logique de reproduction (avec des nuances pourtant). Il situe donc l’artisanat entre industrie et art. A l’instar de la première, l’artisanat consiste à suivre des règles, mais conformément à la seconde, il requiert aussi de l’improvisation et en cela possède une dimension esthétique. Pour arriver à ses fins, l’artisan, comme l’artiste s’appuie sur une habilité.

Le travail artistique supposerait des aptitudes et connaissances intellectuelles ou esthétiques. Il ne s’agit pas d’un simple travail sur le matériau. Il y a une dimension plus abstraite et moins opérative.

Il semble , plus généralement que la notion d’artisan regroupe cinq éléments essentiels qui le singularisent :

  • Il fabrique intégralement l’objet lui même, à notre époque nous devrions nuancer et dire essentiellement. En tout cas, son travail ne se résume pas en un assemblage.
  • Il possède un tour de main. Vladimir Jankelevitch dans son ouvrage « le-je-ne-sais-quoi et le presque-rien » y donne une pertinente définition : « Outre la mise en œuvre des procédés qui font l’objet de l’apprentissage, un ouvrage réussi exige de l’artisan quelque chose d’autre (…) quelque chose qui ne s’apprend pas et qu’en désespoir de cause nous appelons : « le tour de main ». » Le tour de main est propre à chaque métier et à chaque individu et par cela il flirte avec l’art par son irrationalité et sa subjectivité.
  • Il utilise un outillage mécanique réduit (que certaines corporations fabriquaient ou fabriquent encore elles-mêmes). Pour l’artisan, comme le précise Heidegger : « l’outil est efficace que dans la mesure où il se fait oublier.
  • Il ne produit que des objets usuels
  • Son travail évoque de façon relative de petites quantités et une faible automatisation. La reproductibilité tend à faire perdre son aura à une œuvre et la perception de l’objet devient peu à peu commune.

Autant un mode de penser qu’un mode de fabrication

« Dans l’industrie » dit Alain, « tout est réglé d’avance ». Elle ne laisse pas sa place au hasard, à l’incertain, à l’improvisation. » L’idée précède et règle l’exécution. Dans l’artisanat, l’apprentissage reste une étape fondamentale. L’artisan vise néanmoins aussi une réalité précise et déterminée. Il connaît les étapes jusqu’à concrétisation de l’idée qu’il a imaginée. Même dans ce cas, il se peut qu’en cours de réalisation l’artisan entrevoit que l’idée de départ n’était pas la plus pertinente pour mener à une œuvre réussie selon qu’il considère son niveau d’exigence. C’est alors qu’interviennent de la part de l’artisan ce qu’Alain nomme « des éclairs »qui viennent rectifier tant que ce peu ce qu’il avait préalablement pensé. Ce processus de rectification se fait « par une sorte d’insistance pas toujours maîtrisable. Comme si ses mains savaient mieux que sa raison. »Tout au long de son processus créateur, Il reste animé d’une sorte d’irrationalité irréductible. Dans l’industrie, « l’œuvre mécanique » pour Alain, les producteurs ne sont plus les concepteurs. La réalisation ne nécessite plus de réflexion. De ce fait, l’industrie permet de reproduire l’œuvre à l’infini, mais aussi contribue à terme à sa banalisation.

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