Artisan : mot et maux

Qu'est ce que veut dire le mot artisanal aujourd'hui ? C'est un mot bien galvaudé. L'industriel se revendique artisan, héritier d'une tradition qui n'est souvent que fictive, mais appuyée par des procédés de communication éprouvés. Nous pensons qu'un artisan se distingue d'abord par sa proximité vis à vis de sa clientèle avec un sens aigu de la responsabilité (ce qui sous entend sens de l'écoute, du conseil et aussi adhésion à une éthique de qualité et d'authenticité). L'artisan est bien évidemment proche des produits qu'il travaille et donc aussi de ses fournisseurs. Il lie avec eux un véritable partenariat établi dans la durée pour que conjointement ils puissent donner le meilleur d'eux-mêmes.

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Pour ce qui est de la technique, l'artisan, même s'il s'appuie sur un savoir faire souvent ancestral, n'est pas non plus un défenseur à tout prix des valeurs du passé. Il sait, quand cela semble profitable à son travail manuel, s'appuyer sur de nouvelles techniques pour améliorer qualité et ergonomie. Il est très souvent un créatif, bousculant les habitudes d'un métier qui ronronne. Mais il est aussi le détenteur d'un long héritage et de valeurs qu'il se doit de transmettre, même parfois si c'est à contre-courant... La différence essentielle par rapport à l'industrie doit provenir des matières premières qu'il travaille. Elles proviennent de producteurs ou fournisseurs soucieux, comme lui, de proposer une qualité, une authenticité et un prix le plus justement adapté à celles ci.

Une notion me semble essentielle, c'est celle du tour de main. Cet aspect est abordé par le philosope Jankélévitch dans Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, p. 42. "Outre la mise en œuvre des procédés qui font l'objet de l'apprentissage, un ouvrage réussi exige de l'artisan quelque chose d'autre, (...) quelque chose qui ne s'apprend pas et qu'en désespoir de cause nous appelons le « tour de main »..."

Le tour de main, que nous pourrions sans doute aussi qualifier plus communément de "coup de patte", c'est très certainement une partie apparente, mais aussi profonde de la personnalité de l'artisan, de son expérience, de sa sensibilité, plus que de sa technique de base qu'il aura acquise auprès d'un maître ou par sa découverte personnelle. Ce qui le fait progresser, c'est sans doute aussi, cette perception récurente de ne rien savoir, de n'avoir rien appris, d'une remise en cause incessante du détail, de la globalité. Un éternel recommencement source d'angoisse, mais aussi de bonheur à découvrir "l'oeuvre" sous une nouvelle lumière, avec donc d'autres perspectives. Le tour de main sous entend le principe même de la création, de la vie, la rotation perpétuelle. Le mot "tour" laisse entrevoir une idée de mystère, en tout cas, d'inexpliqué, comme pour un tour de magie, un tour de passe-passe, synonyme de dextérité, mais aussi de secrets.

Le juste geste :

Le rabot, en tant qu'outil, symbolise bien, ce va et vient pour épurer le travail et donc l'oeuvre. Avec le temps, les errements inéductables à toute recherche, s'envolent comme ces copeaux de bois sous le vent de la création. La recherche se fait plus économe en moyens, la réflexion prend progressivement le pas sur la frénésie à réaliser. Le juste geste devient l'expression d'une harmonie créative. C'est du moins l'apparence qui flotte comme un spectre de mort dans l'atelier et le danger d'un tarissement de la source productrice n'est peut-être pas loin.

Ce billet n'en est sans doute qu'à son début, ce sujet de l'artisan et du tour de main me passionne et nous sommes bien loin d'en avoir fait le tour (justement).

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